Sous les pavés de Gand, l’histoire médiévale de la ville affleure parfois là où on ne l’attendait pas. Fin août 2026, des archéologues travaillant sur le chantier de rénovation du tram ont mis au jour des fondations en pierre qui pourraient bien être ce que les historiens cherchaient depuis longtemps : les restes de la Ketelpoort, une porte de l’ancienne enceinte urbaine dont la localisation exacte n’avait jamais été établie avec certitude.
Ce que les archéologues ont trouvé sous la chaussée
Les fouilles préparatoires ont repris dans le centre de Gand après la pause estivale, et c’est lors de cette nouvelle phase de terrain que les archéologues ont mis la main sur les structures. Les fondations dégagées sont composées de maçonnerie ancienne massive, avec une organisation spatiale cohérente avec ce que l’on sait de l’architecture défensive médiévale flamande : deux massifs symétriques pouvant correspondre aux pieds-droits d’un passage fortifié, c’est-à-dire aux blocs de maçonnerie encadrant l’ouverture d’une porte.
L’état de conservation est jugé suffisant pour permettre une analyse sérieuse. La profondeur à laquelle les vestiges ont été atteints, ainsi que la nature des matériaux, est cohérente avec une construction du Moyen Âge. Les archéologues ont annoncé le 31 août 2026, via VRT NWS, qu’il s’agissait selon eux des probables fondations de la Ketelpoort — une hypothèse solide mais qui demande encore confirmation par des analyses complémentaires, notamment la datation des mortiers et des pierres.
La prudence reste de mise : les archéologues parlent de « probable », et aucune inscription ni artefact datable avec précision n’a encore été formellement associé aux structures. Ce type de réserve est courant dans le métier ; une fouille préventive en milieu urbain dense laisse rarement le temps d’une fouille exhaustive avant que les contraintes du chantier ne s’imposent.
La Ketelpoort, une porte disparue de l’enceinte médiévale de Gand
Gand a connu plusieurs phases d’expansion urbaine au Moyen Âge, chacune accompagnée de la construction ou du renforcement d’une enceinte défensive. La ville possédait au Moyen Âge un système de fortifications comprenant plusieurs portes monumentales donnant accès aux différents quartiers et axes de circulation. La Ketelpoort — dont le nom flamand renvoie au mot « chaudron » (ketel) — faisait partie de ce réseau de portes urbaines.
Les archives et les cartographies anciennes mentionnent son existence, mais sans jamais en préciser la localisation avec la rigueur suffisante pour guider une fouille ciblée. Les plans historiques de Gand, notamment ceux du XVIe et du XVIIe siècle, permettent de situer approximativement la porte dans le tissu urbain de l’époque, mais le réaménagement de la ville au fil des siècles a effacé les repères physiques. La porte a été démolie — comme la grande majorité des portes médiévales flamandes — à une date qui reste à préciser, probablement entre le XVIIe et le XIXe siècle, dans le cadre des transformations urbaines qui ont profondément remanié le centre de Gand.
Ce qui rend cette découverte significative, c’est précisément cette incertitude de localisation. Contrairement à d’autres portes de l’enceinte gantoise dont on connaît l’emplacement exact grâce à des vestiges conservés ou à des documents précis, la Ketelpoort n’avait pas de coordonnées certaines. Si les analyses confirment l’identification, les archéologues auront résolu une question ouverte depuis des décennies dans la topographie historique de la ville.
Le type de construction médiévale en jeu ici — une porte de ville flanquée de tours ou de contreforts massifs — est bien documenté dans d’autres villes flamandes. À Bruges, à Louvain ou à Anvers, des structures comparables ont survécu ou ont été fouillées, ce qui fournit aux spécialistes gantois des références solides pour interpréter ce qu’ils ont sous les yeux.
Le chantier de l’axe Petercelle, déclencheur inattendu des fouilles
Ces vestiges n’auraient jamais été mis au jour sans un chantier d’une ampleur considérable. Le projet de réaménagement de l’axe Petercelle à Gand prévoit la rénovation complète de la ligne de tram la plus fréquentée de Flandre, ainsi que la mise à niveau des égouts, de la chaussée et des trottoirs sur un tracé allant du périphérique jusqu’au Korenmarkt, la grande place centrale de la ville. La durée des travaux est estimée à plusieurs années — ce type de chantier en milieu urbain dense, avec cohabitation de réseaux souterrains anciens et d’infrastructure de transport en commun, ne se boucle pas en quelques mois.
En Flandre, la législation patrimoniale impose des fouilles archéologiques préventives avant tout grand chantier susceptible de perturber le sous-sol. Ce protocole, encadré par l’agence flamande Onroerend Erfgoed, est comparable aux dispositifs appliqués en France sous le régime de l’archéologie préventive pilotée par l’Inrap. Concrètement, cela signifie qu’avant de creuser pour poser des rails ou refaire les égouts, des archéologues professionnels sondent le terrain selon une grille définie, documentent ce qu’ils trouvent, et alertent les autorités si une découverte justifie d’adapter le calendrier ou la méthode du chantier.
C’est exactement ce qui s’est produit ici. Les fouilles préventives ont précédé les travaux lourds, et c’est leur reprise après l’été qui a permis de tomber sur les fondations. Sans cette obligation légale, la pelleteuse serait passée directement, et les vestiges auraient disparu sans qu’on sache jamais ce qu’ils étaient.
Quelle suite pour les vestiges et pour le chantier
À court terme, les archéologues vont poursuivre la documentation des structures : relevés précis, photographies, prélèvements de mortier pour datation au carbone 14 ou par analyse des liants, et éventuellement analyse des pierres pour en déterminer l’origine géologique. Cette phase de documentation peut prendre plusieurs semaines selon l’étendue des vestiges et les moyens mobilisés.
La question qui se posera ensuite est celle de la préservation. En milieu urbain, la tension entre la conservation des vestiges archéologiques et la nécessité d’avancer sur un chantier d’infrastructure est une réalité quotidienne. Trois options existent généralement : la conservation in situ avec adaptation du projet (coûteuse et complexe), la fouille exhaustive suivie de la destruction programmée des vestiges une fois documentés, ou une solution intermédiaire de conservation partielle. La décision appartient aux autorités patrimoniales flamandes, en concertation avec la ville de Gand et les maîtres d’ouvrage du chantier de tram.
Les délais de décision dépendront de la confirmation ou non de l’identification de la Ketelpoort. Si les analyses valident l’hypothèse, le degré de protection accordé aux fondations sera vraisemblablement plus élevé qu’en cas de vestiges indéterminés. La pression est réelle : chaque semaine d’immobilisation d’un chantier de cette envergure a un coût, et les usagers du tram gantois attendent la fin des travaux depuis le début du projet. Les autorités flamandes devront trancher en pesant la valeur historique des fondations contre les impératifs d’un réseau de transport structurant pour des dizaines de milliers de voyageurs quotidiens.